Billet : L’arbre qui cache à peine la forêt-par Anass Benaddi

Le texte de loi qui propose de refaire du français la langue principale dans l’enseignement des matières scientifiques a été bloqué par les députés du PJD et de l’Istiqlal. Les Deux partis politiques sont idéologiquement jumeaux et s’entendent naturellement sur plusieurs questions, à commencer par tout ce qui se rapporte, de près ou de loin, à « l’arabité » du Maroc. Un principe qu’ils défendent tous deux farouchement, car solidement ancré dans leur système de croyances.

Cependant, il n’est pas question ici de faire un faux-procès aux formations précitées. Leur posture, quoique critiquable à plusieurs égards, est somme toute compréhensible, pour ne pas dire logique, tant ils sont pleinement dans leur rôle, en parfaite cohérence avec leur référentiel commun. Il n’est pas question non plus de remettre en cause la langue arabe. Celle-ci est indiscutablement un élément central de l’identité marocaine. La constitution du pays le mentionne clairement. L’actif historique le confirme tout autant. Cela est donc sans équivoque.

À partir de là, et dans le cadre de ce débat qui n’en fini pas de déchaîner les passions, la question de l’identité marocaine doit passer, à mon sens, au tout premier plan. Le marocain est singulier, et sa singularité découle naturellement par sa pluralité en tant qu’individu. Il est à la fois singulier et pluriel grâce notamment à une longue cohabitation entre berbères, juifs, vandales, arabes, subsahariens auxquels se mêleront au fil des siècles et jusqu’à la veille de la première guerre mondiale, des européens d’origines espagnoles et françaises, pour la plupart d’entre eux.

En conséquence, il devient plus que nécessaire de prendre pleinement conscience de ce long et ininterrompu processus de brassage ethnico-racial, pour enfin assumer ouvertement cette richesse qui fait de nous des marocains.

Dans un monde qui plie de plus en plus sous le joug des exactions communautaristes, nous disposons aujourd’hui d’un précieux patrimoine identitaire à la fois singulier et multiple. Ceci est un atout formidable !

Mais revenons un court instant sur cette question de l’enseignement des matières scientifiques. Bien qu’étant un fervent partisan de la réintégration du français dans les manuels de mathématiques, de sciences naturelles et de physique-chimie, je demeure toutefois septique quant à la mise en application immédiate de cette réforme.

La raison en est bien claire : Le Maroc ne dispose pas actuellement d’un nombre suffisant de professeurs qui maîtrisent honorablement la langue de Descartes. Une réinsertion progressive aura donc plus de chance de réussir à condition qu’elle soit accompagnée d’un ambitieux programme de requalification du corps professoral. Un chantier pharaonique qui ne peut qu’aboutir, à condition de s’y engager avec la sincérité qu’il exige. Cela prévaut d’ailleurs pour la réforme de tout le secteur de l’enseignement et qui demeure, à valeur d’aujourd’hui, le problème de fond, la forêt que cache à peine le débat sur la question des langues d’enseignement.

Et c’est d’ailleurs dans le cadre d’une réforme qui ne peut plus occulter la pluralité identitaire du marocain d’aujourd’hui – et de demain -, que le système d’enseignement auquel nous aspirons de toutes nos forces doit inévitablement opter pour une démarche totalement inclusive, à commencer par l’apprentissage des langues. Rien n’empêche un jeune qui maîtrise l’arabe classique de faire preuve d’autant d’excellence en étudiant des poèmes de Lord Byron où des pièces de Shakespeare, dans la langue de ces brillants esprits. Tout comme personne n’a le droit, sous prétexte d’un supposé faux-principe de prédominance culturelle, de priver un lycéen des subtilités de La Bruyère ou de la malice inégalée de Voltaire, et qu’il peut savourer dans la langue qui a éclairé l’Europe des lumières au moment même où le monde arabo-musulman, auquel appartenait le Maroc du 18e siècle, sombrait tragiquement dans une longue léthargie et dont il n’arrive toujours pas à sortir. Une tragédie dont la cause majeure fût ce désolant choix d’autarcie culturelle. Disons le clairement, et sans succomber à ce regrettable chauvinisme qui tend à donner des leçons de patriotisme au patriotisme même, la langue française, par décret de l’histoire, fait partie intégrante de notre identité en tant que marocains. C’est un fait que le pragmatisme ne peut pas contester. Un luxe propre à une minorité dominatrice diront les hérauts souvent zélés du concept – pas très ancien en fin de compte – de l’arabité ! Un argument qui ne pourra plus tenir la route, lorsque la démocratisation de l’apprentissage des langues étrangères sera effective.

La fermeture des esprits est le sésame qui ouvre les frontières à l’envahisseur. Le cheval de Troie qui ouvre les portes du dominé à son dominant. Le Maroc a fait cette erreur par le passé avec les répercussions que l’on connaît…Tâchons d’en tenir compte cette fois-ci !

 

 

 

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