Humeur : Le dilemme d’Abraham-par Anass Benaddi

Ce devait être un jour de l’Aïd El Kébir comme les autres. La routine habituelle. Un agneau et son bourreau, la famille, l’excitation des enfants et celle à peine contenue des plus grands. Puis la famille encore une fois, les rognons et les « boulfefs » dont je ne connais que l’odeur répugnante, les abats, et encore la famille. Sans oublier le plus important ; la fumée, le sang et toute une riche variété d’immondices devenus coutumiers à ce grand jour qui représente plus que tout et qui ne veut plus rien dire.

Voilà bien longtemps que cette fête se déroule sans histoires. Bien trop longtemps même. La discussion entre père et fils était déjà bien engagée lorsque le sacrificateur de circonstance – un brave garçon qui avait fait ses classes chez les pompiers avant de se recycler en homme à tout faire dans une station balnéaire – finissait de dépecer la carcasse de la pauvre bête, qui à vrai dire ne doit pas être trop à plaindre car bénie par la providence. Le fils qui avait grandi, et par la force des choses avait acquis de la jugeote, se mettait donc à poser des questions. Ce jour là, il ne posa qu’une seule à vrai dire. Comme tous les enfants de son âge, il connaissait sur le bout des doigts l’histoire du sacrifice d’Abraham. Mais ce qu’il n’arrivait pas à comprendre c’est pourquoi Dieu demanda-t-il à Abraham d’égorger son fils ! Et c’est à moi bien entendu qu’il posa sa question. Je me devais d’y répondre. J’étais son père, le patriarche de la famille et j’étais habillé pour la circonstance. Ma gandoura bleu nuit devait donner de la légitimité et peut-être de la consistance à ce que je m’apprêtai à lui répondre. Et je lui dit à peu près ce qui suit :

« Vois-tu, Dieu n’a rien demandé. Ou peut-être était-ce Abraham qui en avait demandé un peu trop. Il voulait juste savoir. Il a cru, puis il a su ! Sa descendance devra croire après lui sans savoir. Les fils de ses fils furent frappés par la plus terrible des malédictions, par la plus implacables des colères divines, celle qui condamne l’homme, parce que doté d’un cœur et d’un esprit, à chavirer inlassablement entre les récifs de la raison et les écueils de l’imperceptible.

À en croire les différents récits puisés dans la tradition monothéiste, l’idée de l’existence d’un Dieu unique est bien antérieure à Abraham. Une idée qui devait se perdre, emportée peut-être par les flots du déluge biblique, avant de la voir ressurgir quelques siècles plus tard dans la Mésopotamie – que tu connais aujourd’hui sous le nom de l’Irak – que le jeune Avram, un notable érudit empli de doutes et de questionnements et qui au bout du compte ne devait plus être si jeune que ça, allait quitter pour fuir un peuple en perdition répondant ainsi à l’appel de son seigneur l’éternel. Je crois qu’il était en avance sur son temps et qu’il avait du génie, un peu comme Steve Jobs sur qui tu sais probablement presque tout.

Abraham était donc né. Ibrahim, le père de la multitude a réinventé le monothéisme moderne définissant ainsi les contours des trois grandes religions dites monothéistes, qui dans leur substance ne pourraient en former qu’une seule, mais qu’au final tout semble opposer jusqu’au drame.

La croyance qui se trouve toujours à égale distance entre la pensée et l’action, est à peine moins vielle que la création du monde. Ses origines doivent probablement remonter à cet instant précis où l’homme prenait définitivement conscience de cette obscure présence, effrayante et rassurante à la fois, et à qui il devait inévitablement se soumettre, par nécessité dira-t-on, par instinct très certainement, ou peut-être parce que cela s’inscrivait, et continue de s’inscrire, dans un ordre naturel des choses tout simplement. Un ordre qui le dépasse et qu’il ne contrôle pas.

C’est ainsi que l’homme – encore lui – qui a décidé un jour de croire aux Dieux en s’en inventant plusieurs au début, arrivera à une idée qui fera son chemin dans le cœur de quelques hommes qui deviendront multitude. Une idée qui peine toujours à faire l’unanimité plus de cinq milles ans plus tard. D’ailleurs, le fait que Dieu, dans son infinie sagesse, décida de ne pas faire l’unanimité parmi ses propres créatures, fera de lui sans conteste le premier et le plus grand des démocrates.

L’idée d’un Dieu unique, mystérieux et qui se suffit à lui-même, d’abord vindicatif et jaloux, puis amour dans toute sa divine essence, avant de redevenir miséricordieux et implacablement juste, devait changer à tout jamais le cours de l’histoire des hommes. Croyants ou pas, ils deviendront tous acteurs de la formidable épopée de Dieu sur terre. Une Odyssée dont l’apothéose demeure un mystère, et qui raconte avec violence l’étonnement des hommes face aux grandeurs de la création, leur dramatique besoin d’amour et leur insatiable soif de connaissance et de sagesse, mais aussi leurs penchants avérés pour le vice, la déchéance, la sottise et le sang. Désormais, tout ce qui devait être fait par l’homme sera fait au nom de Dieu, pour sa gloire éternelle et parfois contre lui.

Je persiste à croire que Dieu n’a rien demandé. Dieu ne demande pas. Il se suffit à lui même et n’a donc pas besoin de demander. Je n’en suis pas très sûr en fait. Peut-être qu’Abraham savait déjà. Peut-être que tu m’en demandes un peu trop. De toute façon tu finiras par croire ce que tu voudras. Tu me diras… »

Mon sermon devenait lassant. Je le sentais dans le regard évasif de mon jeune apôtre du jour. Je sentais aussi que je n’avais pas clairement répondu à sa question. Je n’avais pas de réponse. Je dois dire à ma décharge qu’il m’en a demandé un peu trop…

Le soleil était déjà très haut dans le ciel. L’agneau n’était plus suspendu à l’échelle convertie en potence par l’ex-pompier devenu expert en lames en tous genres. Il fallait passer à table. J’ai reconnu l’odeur des « boulfefs »…C’était une journée comme les autres finalement.

 

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