Chronique : Le boycott, la comm’ et la crise de confiance – Par Anass Benaddi

Ce boycott, tant qu’à prétendre en saisir le fond, et pour peu qu’on lui accorde le recul qui convient à son ampleur, est un phénomène pour le moins atypique, surprenant par son aspect nouveau, et donc forcément riche en enseignements.

Le phénomène attire d’emblée l’attention sur son caractère inédit, dans le sens où des marocains, peuple historiquement frondeur et reconnu pour sa promptitude à exprimer le refus dans l’anarchie de la « Siba », font preuve aujourd’hui d’une grande capacité à se faire entendre en optant pour une nouvelle forme de protestation, la plus pacifique et la plus élégante qui soit, et démontrent par la même occasion qu’il existe en eux une forme d’intelligence collective, vive et spontanée qui les pousse tout naturellement à réagir en utilisant les mêmes moyens employés jusqu’ici par ceux qui prétendent les manipuler.

Mais ce qui interpelle le plus dans ce phénomène et mérite qu’on y accorde un intérêt particulier, c’est la rupture définitivement consommée entre « ceux d’en haut » et la base.

Les « notables » fustigés par cette action de protestation tentent par tous les moyens que mettent à leur disposition les éminences grises de la communication, de sortir d’une crise qu’ils pensaient passagère au début, mais qui finira par prendre ses quartiers au fil des clics et des partages. Du Mea culpa au désaveu du collaborateur maladroit, en passant par le communiqué savamment pensé puis repensé, sans oublier le grand classique qui consiste à faire l’autruche en attendant que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, rien ne semble y faire à en juger par les réactions de la majorité des internautes. Ceux-ci campent farouchement sur leurs positions de départ, comme le démontrent les réponses aux manœuvres des communicateurs. Des commentaires empreints d’incrédulité manifeste, toujours aussi virulents, plus offensifs que jamais, comme pour dire à la « communication de crise » qu’elle a fait chou blanc, qu’elle ne peut pas apporter une solution à chaque problème.

La crise est bien réelle, force est de le reconnaître. Mais elle n’est ni en rapport avec l’effondrement du cours de l’action de telle ou telle entreprise, ni avec la bourse du modeste citoyen, du moins pas directement. Dans des sociétés évoluées et démocratiques, et par conséquent libérales, la production de la richesse –considérée plutôt comme une vertu- va toujours de pair avec ce qu’on appelle les disparités sociales. Quand bien même un système s’efforcerait d’être équitable dans son procédé de répartition de ces richesses, il y aura toujours des riches, des moins riches, des pauvres et des misérables. C’est une loi immuable de la nature et croire qu’il est possible de lui faire entorse relèverait de l’utopie. Seulement voilà, ce même système dont nous parlons ici est fondé sur des institutions indépendantes, des mécanismes de régulation et d’autorégulation, qui s’érigent naturellement en voies de recours face aux excès du libéralisme sauvage. Un exécutif comptable de ses actes devant un législatif responsable aux yeux des électeurs alertes, et une justice souveraine qui place tout le monde sur pied d’égalité. Des fondamentaux qui nous font cruellement défaut dans ce Maroc à la vitrine alléchante, mais dont l’arrière boutique aurait besoin d’un sérieux coup de ménage…

Aujourd’hui nous sommes confrontés à une véritable crise de confiance. Ce phénomène – le boycott – que nous expérimentons actuellement, en est la preuve suffisante et accablante ! Les marocains n’ont plus la capacité de faire confiance et personne ne peut leur en tenir rigueur. Personne n’a le droit de le faire, encore moins les responsables directes de la débâcle. L’heure n’est plus aux subtils coups de communication dont l’éclat trompeur n’éblouit plus personne, hormis ceux qui les tentent dans la pénombre de leurs petites « cellules de crise », comme ils se plaisent à les nommer. Les marocains sont de moins en moins dupes. Ils résistent et refusent désormais de se laisser gruger.

Ils n’ont plus confiance…et c’est de bonne guerre !

Il est là le véritable chantier qui n’attend que volonté et engagement de la part de tous ceux qui continuent de jouir d’une quelconque position d’influence dans ce pays. Reconstruire la confiance est la priorité de toutes les priorités…Cela prendra nécessairement du temps, beaucoup de temps même, car mettre un terme à ce jeu de dupes qui n’a que trop duré n’est pas une chose facile. Nul ne peut se dédouaner facilement d’un demi-siècle de butinage organisé sur le dos d’un peuple jadis complice par cette passivité qu’il n’assume plus aujourd’hui. Mais l’urgence du moment exige un engagement entier et sincère, libéré de toute demi-mesure, privilégiant l’acte concret à la parole mièvre. Les marocains ne veulent plus entendre de slogans…Ils veulent juste avoir confiance !

 

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